Vous affirmez dans votre rapport que la droite doit “reprendre la main sur les questions de société”. Pourquoi ?
La droite s’est longtemps distinguée d’une gauche prisonnière de ses idéologies par un pragmatisme gestionnaire qu’elle croyait à toute épreuve. Ce pragmatisme a prouvé son efficacité tant que les temps sont restés calmes. La France était prospère. Mais les temps sont désormais agités : crise financière, crise écologique, crise – je le crois aussi – des valeurs. Quelles réponses, par exemple, à la crise écologique ? Celles de Nicolas Hulot, ou les nôtres ? Quelles réponses aux défis bioéthiques ? Faut-il s’en remettre seulement aux experts, ou fixer des limites aux expérimentations scientifiques en vertu de principes auxquels nous adhérons ? Il y a beaucoup à faire aussi dans le domaine de l’éducation, qui dépend de l’école mais surtout des familles, aujourd’hui soumises à rude épreuve.
Le pragmatisme ne suffira pas à résoudre ces crises. Il ne s’agit plus de gérer au jour le jour une économie prospère, il nous faut faire des choix éminemment politiques car ces choix intéressent non seulement la nation (la “communauté nationale”) mais aussi l’homme, c’est-à-dire son intégrité et sa dignité. Nous devons refonder notre projet sur des convictions claires et dire aux Français où nous voulons aller. La responsabilité d’un homme politique est d’offrir au pays une vision de son avenir. Une vision politique. Je récuse l’idée, promue par la gauche, qu’il y aurait un sens de l’histoire qui s’imposerait à tous. Si je fais de la politique, c’est parce que je crois, au contraire, que ce sont les hommes qui écrivent l’histoire.
La droite a longtemps bénéficié du rejet du communisme. N’a-t-elle pas, de ce fait, déserté le terrain des idées et de la culture ?
Sans doute… Il lui suffisait alors de se dire hostile à cette idéologie totalitaire pour se forger une identité. Et cette hostilité justifiait son pragmatisme. Le Mur étant tombé, le risque était qu’une droite trop peu sûre de ses propres valeurs se laisse séduire par les idées à la mode et par ceux qui les défendent, même quand ils sont de gauche… La gauche a plus de goût pour le débat d’idées que la droite. C’est terrible de devoir dire cela ! Du coup, elle a reconstitué son corpus intellectuel plus vite que la droite. Elle a trouvé de nouveaux thèmes (l’altermondialisme, l’écologisme…) tout en restant fidèles à ses convictions : antilibérales dans le domaine économique, libertaires sur les sujets de société. Nous n’y sommes pas encore parvenus.
Nicolas Sarkozy a quand même fait campagne sur l’identité nationale et sur la valeur travail…
C’est vrai, c’était une jolie campagne. Mais les campagnes ne disent jamais tout des convictions profondes de ceux qui les mènent. La tonalité était globalement de droite, mais il y avait aussi de nombreuses références à des hommes de gauche, comme Blum et Jaurès. Le chef de l’État a l’intuition qu’on ne peut pas fonder éternellement une majorité sur les catégories et les références traditionnelles de la droite, ce qui explique aussi qu’il ait fait l’ouverture. *Oui, il faut *s’adresser à tous les Français, y compris à ceux qui ne partagent pas nos convictions. Mais que voulons-nous leur dire ? S’agit-il seulement de répondre à leurs attentes ? Je pense, pour ma part, qu’il nous faut pratiquer une politique de l’offre plutôt que de la demande – donc proposer aux Français un projet cohérent et structuré. C’est un débat que nous avons eu récemment, lors d’un séminaire de l’équipe dirigeante de l’UMP, à propos de notre site Internet : le programme de l’UMP résultera-t-il de l’addition des demandes enregistrées sur le site ou sera-t-il la traduction de notre idéal politique ? La majorité des participants s’est prononcée en faveur de la seconde option.
Le problème n’est-il pas qu’une frange de la droite, d’inspiration libérale, se désintéresse des questions culturelles et des sujets de société qui relèveraient seulement de la vie privée ?
Les choses ne sont pas aussi tranchées que vous le suggérez – même si, dans certains cas, le monde des affaires a sans doute exercé une trop grande influence sur la droite. Un exemple. J’ai fait lire mon rapport à un ami qui dirige un grand cabinet de conseil. Il l’a globalement approuvé, sauf sur un point : il trouve que nous avons une conception normative de la famille. « Vous devriez les prendre telles qu’elles sont », m’a-t-il dit. Du point de vue des affaires, un chef d’entreprise peut avoir intérêt à l’éclatement des familles : cela fait deux frigos au lieu d’un ! Mais, la plupart du temps, ce chef d’entreprise est aussi un père aimant, très heureux de la stabilité de son propre foyer ! Nous ne pouvons pas épouser seulement la logique économique, encore moins réduire notre projet à la satisfaction d’intérêts particuliers. La majorité l’a compris d’autant mieux que la crise financière est passée par là.
Le rapport que vous avez rédigé, est-ce le vôtre ou celui de l’UMP ?
Trente-deux députés de la majorité y ont participé. C’est donc un travail collectif fait à la demande du président du groupe UMP, Jean-François Copé. Mais il s’agit d’un premier document et tout ne s’arrête pas là. Le groupe UMP doit d’ailleurs organiser le mois prochain un colloque sur les sujets de société. Tout le monde sent bien qu’il est nécessaire que la majorité reprenne la main sur ces questions. Nous l’avons bien vu lors du débat sur le travail dominical : nous n’étions pas prêts. Ce débat prétendument technique mettait en jeu des valeurs auxquelles les Français – et singulièrement nos électeurs – sont très attachés. Je l’ai fait savoir (j’ai d’ailleurs voté contre ce texte). C’est ce qui a incité Jean-François Copé à mettre en place ce groupe de travail.
Le politique doit-il légiférer tout le temps et sur tous les sujets ?
Non. Nous légiférons trop et souvent mal : nous tentons d’apporter dans l’urgence une réponse législative aux questions qui nous sont posées sans avoir eu le temps d’y réfléchir vraiment. D’où la nécessité de lister a priori les sujets de société susceptibles de nous être soumis et d’étudier ce que nous pouvons faire sans attendre la prochaine campagne présidentielle. Travail d’autant plus important que ces sujets suscitent souvent des débats passionnés, où l’émotion l’emporte sur la raison.
Par exemple ?
Je pense aux débats sur la fin de vie, sur le statut du beau-parent, sur l’autonomie des jeunes, sur les mères porteuses, sur la politique familiale… D’autres débats surgiront plus tard : comment garantir les libertés publiques dans un monde où les moyens informatiques permettent de suivre chacun à la trace ? Il y a toute une réflexion à conduire sur l’éthique du numérique. Ce sont des débats qui intéressent notre avenir et sur lesquelles la droite doit prendre position.
Sur quel socle de valeurs la droite peut-elle rebâtir un projet ?
Je pense qu’il nous faut promouvoir une société de confiance, ce qui suppose que nous conjuguions à la fois la liberté, la responsabilité et la fraternité. La liberté ne se résume pas au “libre choix” qui n’est, en fait, que la liberté du consommateur liée seulement à son pouvoir d’achat. Telle que je la conçois, la liberté suppose l’exercice de la responsabilité. Chacun a des droits mais aussi des devoirs vis-à-vis des autres : le respect de la personne est une valeur essentielle qu’il nous faut promouvoir. Et la personne s’épanouit notamment au sein de la famille, qui reste le premier lieu d’éducation et de transmission. Pour résumer, je dirais donc que nous devons mettre l’accent sur la transmission, sur la confiance, sur la dignité de la personne et sur la liberté. L’essentiel, c’est de croire en la société – une société qui n’est pas collectiviste, mais pas non plus individualiste : le but de notre politique, ce doit être, en refusant la fragmentation de la société, en restant fidèles à ce que nous sommes, d'inventer le monde de demain. De le vouloir, de le pouvoir.
Propos recueillis par Fabrice Madouas